Bourges, la grâce d'une cathédrale

« La plus belle cathédrale de France » – selon l'historien de l'art Alain Erlande-Brandenburg – est le premier grand édifice gothique construit au sud de la Loire, dès la fin du XIIe siècle. Elle offre aux regards une majestueuse façade à cinq portails sculptés, une très originale nef sans transept et un éblouissant décor de vitraux du XIIIe siècle qui rivalise avec Chartres. Ferrante Ferranti a illustré l’ouvrage de photographies qui traduisent sa splendeur de nos jours, en particulier dans un portfolio présenté ainsi :

Lorsqu’il me fut offert de photographier la cathédrale sur plus d’une année, les visions de Monet à Rouen, modulées à l’infini, s’imposèrent. Le vaisseau, apparu dans les brumes au cœur de la vieille ville, appelait la révélation, et les variations du ciel allaient guider la découverte.

La lumière est l’encre des photographes. Du matin au soir, tamisée puis éclatante, frontale ou rasante, elle anime la masse opaque de l’édifice gothique et aide à déchiffrer le grand livre historié des portails.

Une fois le seuil franchi, que de fois je la vis traverser l’écran des parois en faisceaux mouvants jusqu’à donner le sentiment que la nef se soulève ! Au rythme des saisons, elle enflamme le chevet, s’immisce dans les oculi et caresse les voûtes, découpe les ogives et brise les piliers ; elle est souffle, palpitation, respiration.

J’ai alors composé avec les lignes fuyantes, les projections fuguées des flèches, les toges plissées des prophètes et les ébrasements ornés des portails, pour chercher à traduire la paradoxale légèreté d’une telle construction.

En explorant le navire des cryptes aux toitures, en cheminant dans le triforium ou entre les arcs-boutants soudain si fragiles, en arpentant la forêt des charpentes, j’eus l’impression que le squelette articulait ses membres.

De la tribune de l’orgue, le grand rideau rouge tendu dans une nef latérale incite au spectacle de la liturgie. Dans les hauteurs, les oiseaux strient l’azur et dialoguent avec les gargouilles en mêlant leurs ombres sur les dentelles de pierre.

De l’imaginaire des vitraux, muets de l’extérieur, je retiens avant tout des détails : les sept sceaux du Christ de l’Apocalypse, les pierreries des vases et les transparences des étoles, les créatures d’un insolite bestiaire. Et surtout le face à face avec l’ange découvert en grimpant de mon échelle sur un confessionnal : quel émerveillement devant la coloration fuligineuse de sa tunique, les moirures vertes de ses ailes et l’esquisse de son sourire !

Du peuple de statues qui habite les portails et les chapelles, je retiens les figures ébaubies de l’arche de Noé, le drapé d’argent tout à coup étincelant de la Vierge vouée à la pénombre, la matité terreuse du Christ qui semble glisser de son suaire, l’Esprit Saint incarné par une colombe nichant dans les combles. Sans oublier les plâtres abandonnés dans les coulisses d’un labyrinthe insoupçonné.

De la Passion à la Résurrection, la chapelle du Breuil est l’émouvant théâtre. Le perizonium du Crucifié, aux plis à la fois sculptés et fluides, flotte sur d’énigmatiques eaux qui se font l’écho du jardin où il apparaît à Marie-Madeleine : « Noli me tangere [ne me touche pas] », lui dit-il, « je ne suis pas encore monté vers le Père », comme le souligne avec éloquence le pied en mouvement sur le pré. La Grâce portait les artisans et artistes de ce splendide vaisseau, et invite sans cesse le spectateur à remercier pour de si puissantes images.